Lagarde (Ariège)

par Laurent Crassous / Cheeky Photography  -  17 Novembre 2012, 07:44  -  #Lagarde, #Château de Lagarde, #Lévis de Mirepoix, #Duc de Lévis, #Ariège, #Midi Pyrénées, #Michel Sabatier

Les ruines de celui qui fût un des plus beaux château du Sud de la France, aujourd'hui dans un quasi abandon.

Les ruines de celui qui fût un des plus beaux château du Sud de la France, aujourd'hui dans un quasi abandon.

Un château a peut-être existé sur le promontoire naturel qui domine Lagarde avant la conquête de Simon de Montfort, en tout cas rien ne permet aujourd’hui d'affirmer cette existence. Le lieu appartient alors à l'abbaye de Lagrasse. Un différent oppose son abbé à Guy de Lévis après que les terres de la seigneurie de Mirepoix sont données à ce dernier par Simon de Montfort. Un accord est conclu qui maintient Guy dans certaine de ses nouvelles possessions, dont Lagarde. A noter cependant que le texte ne mentionne pas de château mais uniquement le bourg (villam de Garda). Un autre texte plus connu daté de 1197 concerne une donation par le roi d’Aragon à Guillaume de Lordat d’un château de Lagarde. Ce texte provient des archives de la tour ronde du château de Foix et une copie a été envoyée aux archives de Léran en 1680. Cependant rien n’indique qu’il s’agisse de notre Lagarde, d’autant que le texte est signé à Tortose et cosigné par des hommes du roi d’Aragon et du comte de Barcelone, aucun du pays de Mirepoix n’est présent. N’oublions pas qu’il existe plusieurs Lagarde, ou La Garde, en Aragon. D’autre part les Lordat ne sont pas cités dans le pays de Mirepoix à l’époque.

Lors du partage survenu entre les enfants de Guy III de Lévis, un lot est attribué à François et rassemble plusieurs terres dont Montségur et Lagarde. Ainsi, à la mort de son père François porte le titre de seigneur de Lagarde Montségur (1299-1336). Il se marie avec Elips de Lautrec et fonde une nouvelle branche cadette de la maison de Lévis : les Lévis-Lagarde. Une pierre provenant du château de Lagarde et conservée au château de Léran, porte l'inscription suivante : "Monsieur François de Lévis, seigneur de Montségur, et Elips de Lautrec, sa femme, ont édifié ce château (1310-1320)". Il est intéressant à noter le titre que porte François, Lagarde n'est pas mentionné.

C'est peut-être tout simplement que le lieu n'est pas encore devenu la résidence principale de cette branche cadette, faute d'y avoir un château résidentiel digne de lui accueillir. Mais cela va changer car François va y bâtir une véritable forteresse. Les murailles élevées en grès en assises régulières, joignent quatre tours d'angle flanquantes, carrées ou rectangulaires, et délimitent ainsi une surface 50 mètres de côtés environ. Le tout est entouré d'un fossé. La base de tous les murs est talutée. A l'intérieur les corps de bâtiments longent l'enceinte et occupent ainsi l'espace entre les tours, dégageant une cour centrale. Un puit rends la citadelle autonome en ce qui concerne l’alimentation en eau. La défense est assurée par une série de fentes de tir régulièrement espacées sur les murailles ainsi que sur les tours Sud et ouest. Ces embrasures de tir, percées dans les murs dont l'épaisseur est toujours supérieure à 1,50 mètre au-dessus du talus, sont couvertes à l'intérieur par un linteau soutenu par des quarts de rond, lui-même soulagée par un arc de décharge (fig. 1). Elles sont plongeantes et leur embase est du type en étrier.

Des fenêtres, toutes situées en hauteurs pour ne pas êtres accessibles de l'extérieur, permettent d'éclairer les bâtiments. On accède à l'intérieur en franchissant une tour-porte placée au milieu de la face Sud-ouest et flanquante elle aussi. On ignore quel dispositif permettait de franchir le fossé. Et l’existence possible d'un système de fortification avancée n'est plus visible aujourd'hui. Tout en gardant sa fonction défensive, la tour-porte ne manque pas d’esthétique.

Un espace couvert par une voûte plein-cintre est aménagé dans l'épaisseur des murs et deux banquettes longent ses flancs. Une voûte en arc brisé masque l’assommoir qui défend la porte. Celle-ci est précédée par une herse dont la gaine toujours en place est précédée elle aussi par une voûte en arc brisée. Les deux vantaux de la porte sont maintenu fermés par deux barres coulissantes. La porte franchie, on se retrouve dans un corridor, ou plutôt un sas, couvert par deux travées de voûtes à croisé d'ogives et fermé par une deuxième porte bloquée depuis la cour par des barres qui coulissent. L'ensemble débouche sur la cour

intérieure (fig. 2). ­­

En face, sur la façade Nord-est existe une poterne, aujourd'hui murée par des aménagements postérieurs.

Il est intéressant à noter que si une parfaite symétrie, par rapport à la tour porte, se dégage de la façade extérieure, elle n'est qu'apparente et trompeuse. A l'intérieur, l’accès aux tours ne suit pas du tout un plan symétrique, de sorte que pour accéder à la tour ouest il faut d'abord pénétrer dans la salle ouest, accolée a la façade principale, puis franchir une double porte. Celle-ci permet de condamner la tour, soit de l'intérieur de celle-ci, soit de l'extérieur depuis la salle. Cette tour possède une salle basse éclairée par deux minuscules lucarnes plongeantes, accessible depuis l'aile Nord-ouest. La tour Sud n'est, elle, pas accessible depuis le bâti de l'aile Sud-ouest comme on pourrait le croire par symétrie, mais on y pénètre depuis l'aile Nord-ouest. Ces deux tours, ainsi que les bâtiments périphériques étaient à l'époque couverts par des planchers. Il n'en va pas de même pour les deux autres tours. Celle de l'Est, de plan rectangulaire et éclairée par une seule petite ouverture étroite et haute, est voûtée, et accessible depuis une salle voûtée elle aussi, mais par un double croisé d'ogive. La quatrième tour au Nord se distingue des précédentes puisqu'elle n'est pas ouverte au rez-de-chaussée qui renferme une citerne voûtée en berceau brisé.

D'autre part ses murs extérieurs ont une largeur exceptionnelle de 2,80 mètres.

Il semble qu'elle soit la tour maîtresse, sorte de donjon, uniquement accessible par le haut et autonome avec sa réserve d'eau potable.

Lagarde reconstitué au XIV et XVe siècles - Infographie Michel Sabatier

Lagarde reconstitué au XIV et XVe siècles - Infographie Michel Sabatier

Fig. 1 - Infographie Michel Sabatier

Fig. 1 - Infographie Michel Sabatier

Fig. 2 - Infographie Michel Sabatier

Fig. 2 - Infographie Michel Sabatier

Lagarde XIV et XVe siècle - Infographie Michel Sabatier

Lagarde XIV et XVe siècle - Infographie Michel Sabatier

Le pont Levis - Infographie Michel Sabatier

Le pont Levis - Infographie Michel Sabatier

Le pont Levis - Infographie Michel Sabatier

Le pont Levis - Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

Dans l’épaisseur d’un mur attenant, un escalier très étroit aux marches hautes, peu profondes, dit "a monté rapide" menait aux défenses supérieures. L’ensemble était crénelé comme l’indique la présence de créneaux sur la tour Sud, aujourd’hui noyés dans la maçonnerie, et dont les merlons sont percés d’archères à embase en étrier.

Il se dégage de cette première construction un aspect soigné avec une volonté de bâtir une forteresse puissante et imposante, dont la région ne connaît pas d’autre exemple à l’époque. Tout en gardant une approche esthétique indéniable par la symétrie donné à l’ensemble, la finesse du détail et la qualité de la construction, François de Lévis s’impose sur son domaine, par sa puissance militaire et financière. N’oublions pas que les Lévis sont vassaux directs du roi et n’ont de compte à rendre à personne dans le pays nouvellement conquis. Mais leur territoire est coincé entre la châtellenie royale de Roquefixade, le comté de la puissante maison de Foix encore indépendante, celui de Toulouse devenu domaine royal depuis 1271, et aussi la sénéchaussée royale de Carcassonne. Eux ne sont que simples seigneurs, certes puissants, mais pas encore comte ni sénéchaux. Bien sûr la maison-mère, les Lévis-Mirepoix a totalement pris en main la gestion de leur nouveau territoire en re fortifiant le château de Mirepoix et celui de Montségur, en rebâtissant la ville selon un plan plus moderne qui est érigé au rang d’évêché, en créant de nouvelles bastides, en fondant des couvents, en plaçant leurs officiers sur tout sur tout leur domaine, etc ...

Plan du Château de Lagarde - Infographie Michel Sabatier

Plan du Château de Lagarde - Infographie Michel Sabatier

Le mariage récent de Jean de Lévis-Mirepoix avec Constance, la fille du comte Foix, a permis au clan d’entrer dans la haute noblesse du Sud de la France. Mais il lui manque la résidence qui symbolise l’image de marque de la famille. Leur cousin l’ont bâtit à Lagarde et rivalise maintenant avec Foix, où encore avec le nouveau château royal de Roquefixade, ou bien celui de Puivert, avec son imposante tour centrale accolée a un non moins imposant logis, et sa cour d’honneur, réalisé en ce début de siècle par les Bruyères nouvellement implantés eux aussi. Tout le monde participe à cette course au château résidentiel. Et cette résidence, les Mirepoix vont l’acquérir en épousant en 1344 l’héritière de Lagarde, Elips de Lévis-Lagarde-Montségur, petite fille de François. Ainsi Lagarde devient la résidence principale des Mirepoix et n’aura de cesse d’être réaménagée et embellie au fil des siècles.

Les bâtiments et les tours vont êtres surélevés et recevoir un crénelage sur mâchicoulis en pierre au XVe siècle.

Avec l’apparition des armes à feu à la fin du XIVe siècle et leur développement au XVe, le besoin d’adapter la fortification aux nouvelles techniques de la guerre devient impératif. D’autre part, l’époque voie se dissocier dans les édifices, les éléments défensifs de l’habitat. On élève donc une nouvelle enceinte autour des fortifications existantes. Aux angles, quatre bastions circulaires, massifs et austères surveillent sur deux niveaux les nouveaux fossés. Certain de ses ouvrages sont, à l’origine, ouverts à la gorge et ont été modifiés par la suite. Trois d’entre eux possèdent un pilier central massif qui soutient les lourdes voûtes pleines, aux deux niveaux. Deux autres bastions semi-circulaires sont positionnés, l’un sur la face Sud-ouest dans le prolongement de l’accès, et l’autre à l’opposé, au Nord-est. Celui du Sud-ouest, aujourd’hui arasé, surveillait probablement le nouveau système d’accès. On peut imaginer un pont-levis enjambant le fossé. Celui du Nord-est desservait une poterne qui, elle en tout cas, est à pont-levis à bras unique, les ancrages de celui-ci sont toujours visibles.

Pour contrôler les fossés et pour défendre l’accès a ces derniers, une caponnière, ouvrage situé aux pieds des remparts, est construite.

Les ouvertures de ces nouveaux ouvrages sont du type à armes à feu. Aux niveaux inférieurs ce sont des ouvertures pour armes portatives, telle l’arquebuse, alors qu’à l’étage, les bouches à feu, ou canonnières, permettent l’utilisation de couleuvrines.

Le XVIe siècle verra la transformation de l’intérieur du château avec la construction de la magnifique tour de l’escalier terminée en 1526, qui dessert les nouveaux appartements. Une galerie ouverte, attenante à la tour, est couverte au premier niveau par des croisés d’ogive finement sculptées, et au deuxième niveau par des voûtes qui sont de véritables chefs d’œuvres de l’art gotique flamboyant. Les appartements étant surtout situés aux étages, le rez-de-chaussé est réaménagé à plusieurs époques. Les plafonds sont remplacés par des voûtes plein-cintre soutenues par des murs qui viennent s’appuyer sur ceux déjà existants, masquant ainsi le beau parement du XIVe siècle. Une écurie est aménagée entre le mur médiéval Nord-ouest et l’enceinte plus récente du XVe.

A l’extérieur, la fortification va encore s’accroître au XVIIe siècle. Effectivement une nouvelle enceinte, ou plutôt faut-il parler d’un glacis, vient une nouvelle fois entourer l’ensemble.

Fig. 3 - Infographie Michel Sabatier

Fig. 3 - Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

C’est une véritable plate-forme de 30 mètres de large sur les côtés Sud-est et Nord-ouest, fortifiée bien sur, et cantonnée par quatre bastions carrés, qui est élevée par Louise de Roquelaure, comme l’indiquent deux inscriptions toujours en place. Une rampe d’accès supportée par des voûtes rampantes descend vers le village.

Jusqu’à la révolution, la demeure ne cessera d’être embellie. De larges baies sont percées, des balcons sont accrochés aux façades qui sont surélevées et couronnées de balustrades, etc … La terrasse, elle aussi, perd son caractère austère et est entourée de balustrades. Un accès est aménagé pour les attelages et le glacis devient une promenade pour carrosse. Les bastions semi-circulaires portent des statues monumentales. Bref le château est devenu une splendide résidence qui fait l’orgeuil de son nouveau propriétaire. Confisqué comme bien national à la Révolution, il sert de carrière de pierre, puis il est vendu et le temps et l’homme accompliront leurs œuvres de destruction pour ne laisser que des ruines toujours majestueuses qui portent en elles le souvenir et le témoignage d’une longue histoire.

Texte : Michel Sabatier

Dedicace de Louise de Roquelaure - Photo Michel Sabatier

Dedicace de Louise de Roquelaure - Photo Michel Sabatier

 Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

La voûte accrochée à la tour de l'escalier, aujourd'hui très dégradée, n'est qu'une partie de la galerie qui courrait le long des appartements de la face Sud-ouest. Chef d'œuvre de l'art gothique rayonnant, elle se compose d'une croisée d'ogives avec liernes et tiercerons, auxquels s'ajoute un élégant réseau de nervures qui dessine un motif en étoile. Des quatre voûtes qui ornaient la galerie, ne subsistent que les quelques vestiges visibles sur la dernière image ci-dessous.

Représentation informatique qui nous restitue l’aspect d’une voûte dans son état d’origine. Si aujourd’hui  Lagarde nous montre l’image de quelques ruines, ce château fut sans conteste l’un des plus beaux et des plus luxueux du Sud de la France. Infographie Michel Sabatier

Représentation informatique qui nous restitue l’aspect d’une voûte dans son état d’origine. Si aujourd’hui Lagarde nous montre l’image de quelques ruines, ce château fut sans conteste l’un des plus beaux et des plus luxueux du Sud de la France. Infographie Michel Sabatier

Sur cette représentation, on peut aisément évaluer la partie disparue au fil des ans depuis la Révolution, date à laquelle commença la destruction du château de Lagarde. Infographie Michel Sabatier

Sur cette représentation, on peut aisément évaluer la partie disparue au fil des ans depuis la Révolution, date à laquelle commença la destruction du château de Lagarde. Infographie Michel Sabatier

Reconstitution de ce qu’il restait de la vôute en 1950. Trois clefs de voûte, alors qu’il n’en reste plus qu’une  aujourd’hui. A cette date, des travaux auraient pu être  entrepris pour préserver ce qu’il restait, mais se pose  toujours la question du financement de telles opérations. Infographie Michel Sabatier

Reconstitution de ce qu’il restait de la vôute en 1950. Trois clefs de voûte, alors qu’il n’en reste plus qu’une aujourd’hui. A cette date, des travaux auraient pu être entrepris pour préserver ce qu’il restait, mais se pose toujours la question du financement de telles opérations. Infographie Michel Sabatier

Trente ans après, en 1980, une partie de la voûte s’est  affaissé, emportant au chapitre des disparus la rosace qui  figurait sur cette portion de la voûte. Infographie Michel Sabatier

Trente ans après, en 1980, une partie de la voûte s’est affaissé, emportant au chapitre des disparus la rosace qui figurait sur cette portion de la voûte. Infographie Michel Sabatier

En 2005, une seule rosace avait survécu à la dégradation, et la partie visible de la voûte est minime. Infographie Michel Sabatier

En 2005, une seule rosace avait survécu à la dégradation, et la partie visible de la voûte est minime. Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

Infographie Michel Sabatier

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